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Arts/Books

 
 

Jacques Parizeau’s house of cards

18by Stéphane Dion

Le français suit



Chantal Hébert with Jean Lapierre, The Morning After: The 1995 Quebec Referendum and the Day that Almost Was. Toronto: Alfred A. Knopf Canada, 2014. 320 pp.

This is a credible book. It was written by one of our most accomplished political journalists, and certainly our most bicultural one. Chapter by chapter, Chantal Hébert weaves a clear and succinct summary of 17 interviews conducted with the main actors in the 1995 Quebec referendum and some federal and provincial leaders of the time. She asked every one of those political actors the same questions: What would you have done if the Yes had won? What do you think would have happened? As I write this, none of the 17 personalities have complained that they were misquoted. And for most of these interviews, Hébert benefited from Jean Lapierre’s extraordinary experience combining politics with on-the-ground journalism.

Both authors insist that they tried not to let their personal opinions influence how they reported these interviews. In my view, they have met their objective. Since my own personal opinions on the issue are well known, what I have done for this review was to check whether or not their description of the facts supported or contradicted my opinions. I believe I can show that it actually strengthened them.

Paradoxically, it is Lucien Bouchard who recently, in a single sentence, summed up what I believe could have happened if the Yes had won. About the time The Morning After was published, Bouchard was interviewed about the unilateral declaration of independence Jacques Parizeau envisaged if the Yes side had prevailed in the 1995 referendum. This, freely translated, was Bouchard’s response: “It would have been dramatic, it shouldn’t happen that way, because it would be chaos the day after.”1

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Le château de cartes de Jacques Parizeau


Stéphane Dion

Chantal Hébert et Jean Lapierre, Confessions post-référendaires. Les acteurs politiques de 1995 et le scénario d’un Oui. Montréal : Les éditions de l’Homme, 2014. 288 pages.

Voilà un ouvrage fort crédible. Il a été rédigé par l’une de nos journalistes politiques les plus aguerries, et certainement la plus biculturelle. Au fil des chapitres, Chantal Hébert résume avec clarté et concision 17 entrevues conduites auprès des principaux acteurs du référendum québécois de 1995 et de certains des dirigeants fédéraux et provinciaux de l’époque. À chacun de ces acteurs politiques, elle a posé les mêmes questions : qu’auriez-vous fait aux lendemains d’un Oui ? Que ce serait-il passé selon vous ? À ce jour, aucune de ces 17 personnalités ne s’est plainte de ce que ses propos auraient été mal rapportés. Mme Hébert a d’ailleurs bénéficié, pour la majorité de ces entrevues, de l’aide de Jean Lapierre qui allie, comme pas un, l’expérience de la vie politique à celle du journalisme de terrain.

Les deux auteurs affirment avoir tenté de rapporter ces témoignages sans les soumettre au filtre de leurs opinions. À mon avis, ils y sont parvenus. Ma propre opinion personnelle sur cette question étant bien connue, j’ai vérifié si les informations contenues dans ce livre la confirmait ou l’infirmait. Je crois pouvoir montrer ici qu’elles l’ont confortée.

Paradoxalement, c’est Lucien Bouchard qui, récemment, a résumé en une seule phrase ce qu›auraient pu donner, selon moi, les lendemains d’un Oui. À peu près au moment de la sortie de Confessions post-référendaires, voici ce qu’a déclaré M. Bouchard lors d’une entrevue, à propos de l’éventuelle déclaration unilatérale d’indépendance que projetait de faire Jacques Parizeau si le Oui avait prévalu au référendum de 1995 : « Mais ça aurait été dramatique, il ne fallait pas que ça arrive comme ça, il ne fallait pas parce que c’est le chaos le lendemain1 ».

Eh bien, c’est précisément pour éviter le chaos que j’ai accepté l’offre de Jean Chrétien de devenir son ministre de l’unité canadienne quelques mois après le référendum de 1995. J’étais persuadé que la procédure mise en place par Jacques Parizeau n’aurait pas mené à l’indépendance. Elle aurait conduit au chaos, ou du moins à des mois de turbulence qui n’auraient valu rien de bon pour personne. La secousse aurait été ressentie partout au Canada, mais nulle part davantage qu’au Québec même, et à Montréal en particulier. Contrairement à ce qu’on a souvent dit de moi, je n’ai pas poussé à la clarification des règles de sécession pour protéger le Canada du Québec. Je l’ai fait en tant que Québécois, qui ne voulait pas voir sa société profondément divisée aux lendemains d’un Oui, sans cadre juridique pour surmonter ses divisions.

Disons que la lecture de Confessions post-référendaires n’a rien fait pour m’ébranler dans ma conviction, bien au contraire. Il faut recommander ce livre à tous ceux qui répètent ad nauseam que le Canada est passé à deux doigts de la rupture au soir du référendum du 30 octobre 1995. On ne saura jamais avec certitude ce qui se serait passé si, disons, quelque 50 000 électeurs de plus avaient voté Oui plutôt que Non. Mais le moins qu’on puisse dire, c’est que le scénario d’une sécession n’est pas celui qui ressort comme le plus plausible à la lecture de ce livre. C’est toutefois le seul scénario qui y est énoncé de façon élaborée. On en trouve la description dans le témoignage de Jacques Parizeau, laquelle donne à ce livre son épine dorsale.

Dans son témoignage, Jean Chrétien affirme qu’il avait des cartes à jouer en cas d’un Oui, mais il a refusé de les révéler à Hébert et Lapierre. Même à l’époque du référendum, il s’était montré très secret quant à ses intentions, n’en parlant ni à ses ministres ni à ses collaborateurs les plus proches, de crainte que l’évocation de scénarios de défaite ne décourage les militants du Non en pleine campagne référendaire. On sait donc ce que le Premier ministre Parizeau envisageait de faire, mais pas ce que le Premier ministre Chrétien avait en tête, sinon qu’il était bien déterminé à résister à une sécession qui aurait été tentée sur la base d’un résultat qui aurait manqué de clarté.

Jacques Parizeau, quant à lui, entendait foncer vers la sécession, sans attendre. L’enlisement, le marécage des tables de négociations, c’était son « cauchemar » et il n’aurait pas hésité à faire une déclaration unilatérale d’indépendance pour tenter d’en sortir. Il ne croyait pas que le partenariat politique et économique énoncé dans le libellé de la question ait les moindres chances d’être accepté par la partie canadienne. Il voulait une négociation d’affaires aussi courte que possible, entre technocrates du reste du Canada et du Québec, ne portant que sur les modalités de la séparation. Il donne l’exemple du divorce de velours Tchécoslovaque : « Les Slovaques disent : “on veut s’en aller” et les Tchèques répondent : “Bon débarras. Asseyons-nous à une table et on partage les affaires.” Cela s’est fait en un an ».

Parizeau tenait prête son équipe de négociateurs, des experts qui avaient sa confiance et qui aurait pris le pas sur celui qui était en théorie le négociateur en chef, Lucien Bouchard. Des fonctionnaires du ministère québécois des Finances avaient déjà leurs billets d’avion pour les grandes capitales financières du monde. Parizeau avait constitué une réserve de 17 milliards de dollars dans le but de calmer la tourmente dans les marchés financiers. Une liste de personnalités identifiées au camp fédéraliste prenant acte du résultat aurait été publiée le lendemain dans les quotidiens québécois. Le maire de Montréal, Pierre Bourque, devait faire une déclaration dans le même sens. Convoquée dans les 48 heures, l’Assemblée nationale aurait elle aussi fait une déclaration moratoire de ralliement. Des contacts avec la classe politique française avaient été pris pour qu’elle appuie cette déclaration.

Selon Parizeau, les Cris et les Inuits ayant signé la Convention de la Baie-James, ils auraient pu difficilement faire prévaloir un droit de rester dans la fédération canadienne, Mais pour les parties plus méridionales du Québec, où vivent les Innus et les Mohawks, qui n’avaient pas signé de tels traités, Parizeau était prêt à « laisser le fédéral s’arranger avec la gestion de ces territoires ».

L’essentiel de ce plan Parizeau était déjà connu avant la parution de Confessions post-référendaires, l’exception la plus notable étant la révélation choc du fait qu’il envisageait la partition possible du territoire québécois. J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer ailleurs ce qui ne va pas dans ce scénario Parizeau. Je suis persuadé que ce plan se serait effondré comme un château de cartes.

Contrairement à ce qu’était la Tchécoslovaquie au sortir du communisme, le Québec est une démocratie bien établie, tout comme le Canada tout entier. On ne peut pas imaginer que le peuple québécois, après s’être exprimé au référendum, aurait évacué la scène pour n’y laisser que des négociateurs dénués de passion. Les opinions publiques et les groupes d’intérêts de toutes sortes auraient continué à s’exprimer – comme dans le reste du Canada d’ailleurs. Parizeau n’aurait pas pu les enfermer dans une cage à homards, pour reprendre son expression.

Il faut garder en tête la fragilité de l’appui au Oui, qui aurait probablement fondu comme neige au soleil aux premières difficultés, tellement il avait été gonflé artificiellement par une question confuse : selon les sondages de l’époque, la moitié des électeurs pensait que l’indépendance était conditionnelle à la négociation d’un partenariat politique. Comment les Québécois auraient-ils réagi en apprenant que Parizeau risquait leurs épargnes dans l’espoir, sans doute vain, de calmer les marchés ? Sans compter que les rumeurs de traficotage dans les urnes qui couraient à l’époque n’auraient rien fait pour calmer les esprits.

La question juridique se serait inévitablement posée. Parizeau n’aurait eu d’autre choix que de l’évoquer lui-même pour imposer son autorité aux Québécois, y compris les Inuits et les Cris. Or il n’avait pas le pouvoir d’enlever le Canada aux Québécois qui voulaient le garder. Ceux-ci auraient eu le droit pour eux. La légalité de la démarche sécessionniste du gouvernement Parizeau avait été déjà mise en cause : le jugement Lesage de la Cour supérieure du Québec l’avait qualifiée de « manifestement illégale » et constituant « une menace grave aux droits et libertés du demandeur garantis par la Charte canadienne des droits et libertés2 ».

Quant à la reconnaissance internationale, il est plus que douteux que le Québec aurait été reconnu comme un État indépendant contre l’avis du gouvernement canadien. Il n’y a pas de précédent de cet ordre. Les notes de breffages du Président Clinton indiquent ce qu’aurait été la réaction des États : « Since the Canadians have yet to work out their future constitutional arrangements, it is premature to consider the question of recognition of Quebec3 ».

Pour ces raisons, le plan Parizeau aurait presque certainement échoué. Confessions post-référendaires me renforce dans cette conviction. Les témoignages qu’on y trouve vont dans ce sens.

Premièrement, le camp du Oui aurait probablement éclaté. Ni Lucien Bouchard ni Mario Dumont n’entendaient se laisser écarter par Parizeau après le référendum. Or c’était Lucien Bouchard qui était l’homme populaire, le champion du camp du Oui. Si lui et Dumont avaient lâché Parizeau, on peut penser que les conséquences sur l’opinion publique auraient été négatives pour celui-ci et pour son projet de sécession.

Deuxièmement, Parizeau pêchait par optimisme à propos de l’éventuel ralliement de Québécois fédéralistes. La déclaration de fédéralistes notoires qui, selon lui, aurait paru dans les journaux ne parlait pas d’indépendance; elle réclamait simplement un sommet sur les défis auquel le Québec allait faire face. Confessions post-référendaires nous montre un Daniel Johnson, une Lucienne Robillard et un Jean Charest aucunement disposés à se rallier à l’indépendance en cas de faible victoire du Oui.

Finalement, pour que le plan Parizeau fonctionne, il aurait fallu qu’une équipe de négociations canadienne se constitue rapidement, avant qu’une majorité de Québécois ait eu le temps de se retourner contre la sécession. Confessions post-référendaires montre que cela était bien improbable : les ministres fédéraux et les premiers ministres provinciaux interrogés par Mme Hébert écartent la possibilité qu’un partenariat politique et économique aurait pu être négocié. En cela, Parizeau ne se trompait pas. Mais même la négociation rapide d’un accord de séparation aurait été hors de portée.

Seul Preston Manning était prêt à négocier la sécession sur la base d’une mince majorité, mais il aurait imposé des conditions très dures. Le livre indique par ailleurs que les autres politiciens interrogés, tant au fédéral que dans les provinces anglophones, n’auraient pas accepté Manning comme négociateur en chef du Canada. Les premiers ministres Roy Romanow de la Saskatchewan, Mike Harris de l’Ontario et Frank McKenna du Nouveau-Brunswick avaient pour priorité de protéger les intérêts de leur province. Un départ précipité du Québec, même si cela avait été possible n’était pas leur premier choix. Miser sur un retournement de l’opinion québécoise, contre la sécession, leur apparaissait une issue bien préférable. Comme le résume Frank McKenna : « Certains Québécois auraient regretté leur choix. Certains auraient dit : “Qu’est-ce qu’on a fait ? Qu’est-ce que cela signifie vraiment ?” »

C’était aussi l’opinion des ministres et des conseillers proches de Jean Chrétien. Comme le dit Bob Rae : « De la manière dont le référendum était configuré, personne de devrait présumer que le pays était fini [si le oui l’emportait]; la question ne menait pas inévitablement à cette conclusion ».

En résumé, dans une démocratie, une sécession ne peut pas se faire de façon unilatérale, sans cadre juridique. Elle doit se faire par la négociation. Entre le soir d’un Oui référendaire et la conclusion d’un accord de séparation dûment négocié dans le cadre du droit, il se passerait de longs mois, tant la scission d’un État moderne serait une tâche énorme et difficile. Pour que l’appui à la sécession résiste aux difficultés inhérentes à de telles négociations, il faut un appui clair au départ. En misant sur la confusion plutôt que sur la clarté et en sortant du cadre du droit, le projet de sécession de Jacques Parizeau ne pouvait qu’échouer. J’en suis encore plus convaincu après avoir lu l’ouvrage de référence qu’est déjà devenu Confessions post-référendaires.

 

Notes

1 24/60, RDI, 22 août 2014, consulté à http://ici.radio-canada.ca/widgets/mediaconsole/medianet/7145926/?seektime=576.0070000000001

2 Bertrand c. Québec (Procureur général), [1995] R.J.Q. 2500, J.E. 95-1737

3 Canadian Press, « U.S. Wouldn’t Have Recognized Que. Independence after ’95 Referendum: Documents », CBC, 14 mars 2014, consulté à http://www.cbc.ca/m/touch/canada/montreal/story/1.2573351

 

 

Stéphane Dion est député fédéral de St-Laurent–Cartierville. Il a été ministre des Affaires intergouvernementales de 1996 à 2003 et Chef du Parti libéral du Canada et Chef de l’Opposition officielle de 2006 à 2008.

 



About the Author

Stéphane Dion
Stéphane Dion is the member of Parliament for Saint-Laurent–Cartierville and former Leader of the Liberal Party of Canada.




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